Képler avait une activité aussi prodigieuse que son intelligence était vaste. Il a composé plus de quarante ouvrages, la plupart dans une belle latinité; il a porte son attention sur toutes les parties de l'univers et tous les faits de l'esprit humain. La connaissance de l'homme est une à ses yeux ; toutes nos facultés y concourent, l'observation et l'inspiration, la réflexion et l'enthousiasme, le calcul et la prière, l'analyse et la synthèse. Le résultat de ces divers moyens de connaître, c'est la vue totale de la nature, la vue des œuvres de Dieu, de ses desseins et de ses raisons, la contemplation de la volonté et de l'activité divines. Et ici se dessine le caractère fondamental de ce qu'on peut, avec Képler même, appeler sa philosophie : elle est, ainsi que sa vie, profondément religieuse. Tout sujet d'étude, selon Képler, fait partie de la philosophie; chaque partie de la philosophie aboutit à l'intuition de la cause première, toujours présente à toutes les causes secondes, et seule « le pourquoi du pourquoi». La dernière raison des pensées et des faits, c'est la volonté suprême et éternelle. Invoquer et étudier cette volonté, surtout s'y soumettre et l'appliquer en tout sens, enfin, prier, aimer, adorer Dieu, en lui-même et dans ses actes si variés, voilà la véritable manière de se préparer aux sévères travaux de la science. Toute opération de géométrie ou d'arithmétique doit commencer et finir par un intime et ardent élan vers la Divinité. Ainsi seulement l'âme s'illuminera de lueurs impérissables, et s'élèvera aux lois qui régissent toutes choses. La religion, suivant Képler, ne diffère donc pas de la philosophie, ni la philosophie de la religion; et il faut se pénétrer de la profondeur que Képler avait donnée à cette conviction, si 1 on veut bien comprendre ses ouvrages. C'est la foi dans l'unité de la religion et de la philosophie qu'on doit regarder comme le mobile des recherches qui ont immortalisé son nom. Il se croyait, en effet, obligé par conscience et reconnaissance à montrer dans tous les domaines de la nature les perfections de Dieu, sa bonté, sa sagesse, sa puissance infinies. Il était tellement persuadé de ces perfections divines qu'il était sur que Dieu ne lui refuserait pas de s'initier aux secrets de l'univers, que Dieu n'avait rien fait sans un but excellent, qu'il n'avait pas arrangé l'univers avec tant d'art pour en cacher les ressorts à l'être qu'il avait créé à son image, et que pouvant ce qu'il y a de plus difficile, il voulait aussi pour l'homme ce qu'il y a de meilleur, le progrès dans la connaissance et dans la félicité. Ce caractère essentiellement religieux explique pourquoi Képler tire de chaque découverte une conclusion pratique, et ne cesse de rattacher les phénomènes et l'autorité de la conscience aux phénomènes et à l'ordre du monde physique. Ainsi, la découverte des quatre lunes de Jupiter le conduit à croire que la terre, n'ayant qu'une lune, n'est pas le corps céleste le plus considérable ; que l'univers n'a pas été créé pour la terre; que l'homme, roi de la terre, n'est donc pas nécessairement l'être le plus noble; qu'enfin le rang inférieur de notre globe doit nous avertir de notre propre infériorité, et nous disposer à la modestie et à la modération, à la circonspection et à l'humilité. Ce même caractère fait comprendre pourquoi Képler ne voit dans la marche du monde qu'un concert divin; dans la philosophie, description de cette marche, partition de ce concert, qu'une symphonie ou un hymne chanté à la gloire de Dieu, un ouvrage sans cesse occupé à louer et à bénir l'ouvrier. La philosophie n'est pas seulement, pour Képler, l'étude de l'homme et de la nature humaine, c'est celle de la nature tout entière, celle même de l'auteur et du principe de la nature, de Dieu. La cosmographie, la cosmolhéorie, la cosmologie, termes alors équivalents au mot de philosophie, deviennent ainsi une sorte de théologie. Lorsque, malgré cette grande et sérieuse piété, I Képler fut accusé d'hétérodoxie, d'hérésie et d'athéisme, il se borna à répondre qu'il philosophait très-purement, emendatissime. Ce qui caractérise le génie de Képler, c'est un enthousiasme inépuisable pour les divers objets de ses recherches et pour la vérité en général, la hardiesse de ses suppositions et de ses explications, sa patience et sa perséverance dans l'observation et le calcul, sa bonne foi à reconnaître et à quitter ses moindres erreurs. Ses contemporains étaient frappés de sa constance à reprendre à diverses époques le même problème, a retourner ses hypothèses de mille manières, à essayer sans cesse toutes ses découvertes, à toujours revenir sur les résultats qui ne le satisfaisaient pas, à interroger obstinément et la nature extérieure et la raison. Ils ne furent pas assez frappés de l'inquiétude salutaire qui tourmentait Képler tant qu'il n'avait pas trouvé les causes et les lois des faits, ni du besoin qui le poussait à assigner des règles à tous les mouvements, des causes à tous les effets, et des causes provisoires partout où les causes définitives et réelles ne s'étaient pas encore révélées. Il ne lui suffisait pas, comme à Copernic et à Tycho-Brahé, de déterminer le lieu et le mouvement des corps célestes, d'en tracer la carrière et d'en mesurer les pas; le quoi et le comment ne le contentaient pas; il lui fallait connaître le pourquoi, c'est-à-dire la loi et la condition dernière des phénomènes, l'ordre invariable et la raison transcendante des mouvements. Pressé du besoin de ramener tous les cas particuliers, toutes les manifestations isolées et visibles à une formule universelle, à une expression identique, à une donnée suprême et invisible; convaincu que la variété et la multiplicité reposent nécessairement sur la simplicité et l'unité, Képler s'applique à saisir, à deviner partout les rapports secrets et permanents, les relations naturelles des individus avec l'espèce ou le genre, la liaison des parties avec le tout, enfin l'ensemble des choses et l'âme de leurs ressorts. Cette tendance irrésistible à l'examen et à la libre investigation, à l'organisation de la science et à l'unité systématique, cette soif de l'harmonie dans nos connaissances est le propre de l'esprit philosophique, et c'est en même temps ce qu'on rencontre au fond de chaque tentative de Képler. Le désir de s'élever à une vue complète et une de l'univers, à un tableau où chaque corps, infiniment petit ou infiniment grand, se présente comme un simple membre d'un immense organisme, a dicté a Képler un livre intitulé l'Harmonique du monde. Cet ouvrage, qui ne parut qu'en 1619, est du même genre que le Prodrome et de la même famille que les productions de plusieurs mystique? de ce temps-là, tels que Fludd, qui écrivaient aussi sur la musique du monde, appliquant à la physique terrestre et céleste les idées pythagoriciennes sur les nombres et les intervalles musicaux. Voici les propositions fondamentales de cette Harmonique du monde. Toute la création constitue une symphonie merveilleuse, dans l'ordre des idées et de l'esprit, comme dans celui des êtres matériels. Tout se tient et s'enchaîne par des rapports mutuels et indissolubles; tout forme un ensemble harmonieux. En Dieu, même harmonie, une harmonie suprême : car Dieu nous a créés à son image, et nous a donné l'idée et le sentiment de l'harmonie. Tout ce qui existe est vivant et animé, parce que tout est suivi et lié; point d'astre qui ne soit un animal, qui n'ait une âme. L'âme des astres est cause de leurs mouvements, et de la sympathie qui unit les astres entre eux; elle explique la régularité des phénomènes naturels. Tout ce qui caractérise un être animé se rencontre chez l'animal appelé la terre : les plantes et les arbres sont ses cheveux, les métaux sont ses veines, l'eau sa boisson et ses humeurs. La terre a une sorte d'imagination, une faculté de produire et de former. L'âme qui l'anime est comme une flamme souterraine, qui pénètre et soutient tout ce qui est à la surface. Siégeant au centre de la terre, cette âme, non-seulement éprouve tous les changements que la terre subit, mais elle envoie à travers la terre des formes et des copies de tout genre; et en même temps elle possède les bases et les éléments du repos et du mouvement de la terre. Le soleil, régulateur des mouvements planétaires, centre réel de notre système planétaire, corps doué d'une vertu magnifique, d'une force attractive, ne répand pas seulement la lumière et la chaleur dans l'atmosphère qui l'entoure, il paraît aussi être le foyer de la raison pure et absolument simple, la source de l'universelle harmonie, le siège d'une intelligence parfaite. Aussi agit-il plus que les autres astres sur le genre humain, sur notre conception, notre naissance, notre tempérament, notre caractère, sur tout notre génie et toute notre destinée. Le soleil est le symbole le plus complet de la Divinité. La Divinité est, en effet, l'activité par excellence, la vie créatrice ; elle est la fécondité et la bonté même, la sympathie qui s'épanche et la bienveillance qui se prodigue à tout ce qui est. Elle ne s'enferme pas dans une oisive contemplation d'elle-même ; elle se réfléchit, elle se reproduit dans la création. L'éternelle essence, l'harmonie idéale et primitive de Dieu se révèle de la sorte dans l'univers, et dispose naturellement l'âme humaine, appelée à la connaître, à s'accorder avec elle et à l'aimer ; elle la pousse à se manifester, à se développer à son exemple, c'est-à-dire comme harmonie et sympathie. L'âme humaine n'est qu'un rayon de la lumière divine, une image de l'Être éternel, et comme l'Être éternel, elle est active et libre. Connaître, c'est rapprocher les choses extérieures et sensibles de l'idée intérieure et spirituelle, c'est les interpréter d'après cette idée; c'est les rattacher à l'ordre invisible que nous portons en nous. Cet ordre renferme, comme possibilité, comme idéal, tout ce qui, plus tard, se manifeste dans la réalité visible : cet ordre nous est inné, et lorsque nous rencontrons un objet nouveau hors de nous, nous nous rappelons qu'il était d'abord en nous. De même que les corolles et les pistils sont innés aux plantes, de même les idées et les harmonies sont innées aux hommes et ne font que se développer par l'expérience. Ce n'est pas la perception sensible qui nous fait connaître la véritable mesure des choses. La géométrie a son origine en nous ; elle a été mise en nous par Dieu même : car elle est une pensée divine, antérieure à l'univers, ayant servi de type et de modèle à la création, et restant néanmoins dans sa pureté et dans le sein même de la Divinité. La perception sensible ne fait que nous donner une conscience plus distincte des idées, des vérités que le Créateur a déposées primitivement dans notre intelligence, et qui demeurent consubstantielles et coéternelles a l'intelligence suprême. C'est parce que les pensées de ce genre subsistent en Dieu, c'est parce que chaque objet extérieur en est un symbole, un symbole de l'unité et du tout, que Pythagore et Platon nous ont enseigné tant de choses sublimes sur la nature des choses et leur immortelle essence sous l'image des nombres, des figures et des lignes. Nous nous plaisons a contempler tous les rapports légitimes et réguliers, tout ce qui est beau et exact, parce que tout cela exprime, comme nous-mêmes, quelque idée divine. Le spectacle de l'harmonie du monde extérieur nous porte à établir dans notre propre être de l'équilibre et de l'accord, et à mettre nos sentiments et nos actes à l'unisson de l'ordre universel. Voilà comment Képler combine les mathématiques avec la physique, la morale et la méta physique, se rapprochant tantôt de Galilée, tantôt de Bruno. S'il diffère de Galilée à l'égard de plus d'un procédé de la méthode; s'il se montre plus enthousiaste et plus mystique, moins sobre et moins froid que le philosophe de Florence, il professe cependant un genre de dynamisme et d'animisme singulièrement analogue au naturalisme, au panthéisme tant reprochés à Galilée. Nous ne pouvons comparer ici les systèmes philosophiques des deux astronomes; nous rappelons seulement ces deux faits : Kepler et Galilée philosophaient autant qu'ils calculaient; l'émancipation de la science moderne est le résultat de leurs hardis efforts, presque autant que le fruit des tentatives de Bacon et de Descartes.
Dernière mise à jour:2009-02-23 13:30:24 |